Entretien
Culture

Manu Dibango : "Mon métier : jouer pour le public"

Festival des musiques des mondes moZ'aïque 2016

Depuis plus de 50 ans, Manu Dibango, personnalité connue et reconnue du paysage culturel, guidé par son éclectisme, son nomadisme musical et ses inspirations, a toujours proposé des spectacles aussi différents que novateurs. Jeudi 21 juillet 2016 à 21 h (Scène 2), il sera sur la scène du festival de musiques des mondes moZ'aïque au coeur des Jardins Suspendus. Manu Dibango proposera une variation de son répertoire habituel - Afrikadelik - un résumé des influences musicales qui ont nourri son oeuvre. Entretien.

  • lehavre.fr : Vous monterez sur scène avec un nouveau spectacle Afrikadelik ? Vous pouvez nous en dire plus ?

Manu Dibango : Il n’y a pas de spectacle Afrikadelik type. J’ai le même orchestre depuis très longtemps ; on cultive notre richesse dans les automatismes et dans le vaste répertoire que nous jouons. On est attentif aux conditions de jeu : plein air, face à la mer, endroit fermé… et à la réceptivité du public, ce qui nous permet en direct d’adapter nos choix musicaux. On verra donc sur place le jour J ; mais on partage tellement d’expériences sur scène qu’on est un peu comme une vieille équipe de football où les joueurs savent sans réfléchir où, quand, comment et à qui ils doivent adresser leurs passes.

  • lehavre.fr : A vous écouter, on ressent une grande intimité avec votre orchestre… La cultivez-vous aussi sur scène ?

M.D. : Quand vous jouez ensemble, vous êtes comme des animaux. Vous sentez, vous ne sentez pas, à l’aise, pas à l’aise…tout cela se ressent sur scène, et le public aussi le voit. On a pris le parti de faire de la musique de manière rigoureuse, mais en s’amusant.

  • lehavre.fr : Et le nom du spectacle, Afrikadelik, vous nous aidez à le décrypter ?

M.D. : C’est une référence à un ancien disque Africadelic. Le mot sonne bien avec un univers pas uniquement africain. Je ne fais pas la musique avec des œillères. Ce n’est pas parce que je suis Africain que je m’interdis d’écouter Rachmaninov. Je suis simplement un musicien d’origine africaine.  Alors que les gens fantasment de manière caricaturale le musicien africain avec une certaine vision de l’Afrique, des boubous, des djembés…Je ne m’interdis rien, je suis libre et je fais ce que j’ai envie de faire.

  • lehavre.fr : Pourquoi est-ce si important pour un musicien/compositeur/chef d’orchestre comme vous, de revisiter son répertoire ?

M.D. : Mon métier est simplement de jouer de la musique pour le public. Certains connaissent peut-être un seul morceau sur lequel ils se sont mariés... et s’attendent absolument à ce qu’on le joue. Je me souviens de Ray Charles, s’il ne jouait pas What’d I say ou Georgia on my mind, il avait beau faire des arrangements sublimes, le public venait aussi et surtout pour ça, pour écouter le son qu’il connaît et le partager avec l’artiste.

  • lehavre.fr : Comment se passe votre travail avec l’orchestre ? Vous est seul moteur ou vous restez toujours ouvert, un regard et une oreille attentive aux remarques des autres ?

M.D. : Quand on vient dans l’orchestre de Manu, il faut laisser les égos à la porte, y compris le mien. Le patron chez nous, c’est la musique. Nous, on est derrière la musique. Il n’y a pas de concours d’égos, tout le monde apporte sa pierre à l’édifice et on partage, ensemble.
Et puis, on se bat pour éviter la routine, on se piège soi-même, on se surprend et on surprend. Et pour tenir éveillé le public, on change parfois en direct un vieux morceau…ça ne se prépare pas. La musique, c’est aussi une question de feeling, de douce tension qui finit par faire avancer la machine.

  • lehavre.fr : Vous qui avez fait de la musique un lien entre les peuples, comment voyez-vous le monde d’aujourd’hui ?

M.D. : Le monde a toujours vécu avec la musique, et ce depuis notre origine, comme depuis notre plus jeune âge d’ailleurs lorsqu’on émet notre premier cri à la naissance, ou dans le ventre de la maman. La musique fait partie intégrante de notre monde. Vous imaginez une manifestation, une radio, un ascenseur sans musique ? Ce serait une expérience étrange, peut-être même invivable.
Aujourd’hui, la musique évolue et avance avec les nouvelles technologies. Maintenant, ils arrivent à deux sur scène, le premier avec sa clé USB pendant que le second aboie et que les spectateurs sautent dans tous les sens. Avant, on écoutait la musique ; maintenant, on la consomme. C’est l’air du temps, notre société Kleenex.

  • lehavre.fr : Vous trouvez ce constat regrettable ?

M.D. : Non du tout. Quand on est arrivé, on comparait les musiques de l’époque à celles de papa. Quand on est jeune, on trouve tout ringard. Mais vous savez, à un moment donné, on est ou on devient toujours le ringard de quelqu’un. (Rires)
Qui aurait dit un jour que le vinyle deviendrait un instrument de musique avec une platine ? Quand on est musicien, la curiosité doit vous amener à être là, pas à être à la mode, mais à être toujours présent. C’est à mon sens LA bonne équation.

  • lehavre.fr : Quelles sont celles et ceux de la nouvelle génération que vous prenez plaisir à écouter ou découvrir ?

M.D. : J’ai la chance d’avoir un fils qui fait de la musique pour la publicité et le cinéma, de la musique de son époque, et avec qui je prends plaisir à partager et découvrir de nouveaux artistes, même si les noms m’échappent aujourd’hui.
Et le comble générationnel, c’est que des fois, de jeunes mecs m’invitent sur scène pour jouer alors qu’eux font de la musique avec des clés !

  • lehavre.fr : Des projets à venir ?

M.D. : Comme de nombreuses fois ces derniers temps, cet été, je serai au Brésil à l’ouverture des Jeux Olympiques de Rio en tant qu’ambassadeur de la francophonie car je m’occupe du volet artistique. Il y a 300 millions de personnes qui parlent le Français à travers le monde, donc on va mélanger tout cela, ces nationalités et les faire jouer de la musique ensemble.

  • lehavre.fr : et pour finir, un petit conseil musique, le top 3 de votre playlist actuelle que vous nous invitez à écouter ?

M.D. : (Rires) Un groupe nigérian P-Square, Gainsbourg et John Coltrane.